II-
Je suis à nouveau seule, mais ce n'est plus la même solitude. Je me retourne, et je suis face à ce géant de béton. Alors je me sens minuscule, dépassée, trop vulnérable. Je ne suis rien, moi, seule face à ce monstre de vie. La curiosité me pousse à faire quelques pas vers l'édifice. Trois marches précèdent la porte qui me permettra d'entrer. Je pose mon pied gauche sur la première, et aussitôt, j'entends un presque imperceptible « clic ». Le bruit vient de ma main gauche. Je regarde. La montre qui auparavant était bloquée sur 00h00 semble s'être soudainement remise à fonctionner. A présent, je peux voir la petite trotteuse commencer sa course inlassable, défiant les heures et les minutes, se moquant du reste, insaisissable.
Cela me fait penser qu'Elle m'a dit de me dépêcher.
00h01
Après un dernier coup d'½il à ma montre, je la mets dans la poche de mon pantalon noir, et je termine l'ascension des marches pour enfin arriver devant cette porte imposante. En l'observant bien, je vois qu'est gravée dessus une montre semblable à celle qu'Elle m'a donnée. J'avance une main vers la gravure. Le métal est froid. Je frissonne. Je ferme les yeux afin de sentir sous mes doigts tous les détails, la courbure du cadran, la longueur des aiguilles. Puis je pose mon autre main sur la poignée, prends une grande inspiration et pousse la porte. Un dernier coup d'½il et je peux voir que la montre dessinée sur la porte indique 00h03.
00h03
J'entre.
Ce qui s'offre à mes yeux est impressionnant. Les dimensions sont irréelles. Un long couloir. Je n'en vois pas la fin. De part et d'autres des portes, innombrables. Le tout plongée dans une légère obscurité. Je regarde le sol, il est d'un noir pur, je semble flotter. Je ne sais pas d'où vient la lumière, peut-être de la porte que je n'ai toujours pas fermée. Il y règne un silence assourdissant. Je ferme la porte, tant pis si je me retrouve dans le noir.
Porte fermée.
BAM
Rires, pleurs, paroles, exclamations, hurlements, conversations, c'est un déluge de bruits, de murmures incompréhensibles, d'exclamations inaudibles. Je me bouche les oreilles. Explosion de vies. Ca semble venir de partout, les voix m'assaillent, m'effraient et me donnent le vertige. Je ne comprends rien. Trop. Je ne sais pas quoi faire. Trop. Sans m'en rendre compte je titube, le flot continu de paroles prises au hasard semble me mener vers la 2ème porte sur la gauche du Couloir Interminable. Trop. Je ne les écoute pas mais je les entends. Trop. Alors je hurle, et je frappe à la porte sur laquelle je suis lamentablement jetée, en espérant bêtement que quelqu'un vienne m'ouvrir et me délivrer de ce vacarme qui me rend folle. Oui je hurle, je hurle, mais c'est tout juste si le son de ma voix arrive à se faire une place parmi celles qui m'entourent. Je me rends compte qu'il est inutile de frapper, je suis seule. En mettant la main sur la poignée je n'espère trouver qu'une chose en ouvrant cette porte: le silence. En attendant l'heure tourne.
J'entre.
00h08
Apaisée...
Je suis allongée sur quelque chose de frais. C'est agréable. Les rayons du soleil caressent mon visage. Le bien- être qui m'envahit me fait sourire. Elle me semble loin l'hystérie qui me gagnait dans l'obscurité du Couloir Interminable. Une question en boucle dans mon esprit: Comment suis-je arrivé ici ? Autour de moi, de l'herbe, verte, entretenue et récemment arrosée. Je me relève, je veux savoir où je suis. Face à moi une petite maison, rien d'exceptionnel, plutôt modeste. Une porte fenêtre donnant accès sur le salon est entrouverte. Je m'approche, et j'entre. Il fait plus frais qu'au dehors, je devine qu'on a mis en route la climatisation.
La climatisation ? Quelle climatisation ?
Il me semble avoir des souvenirs, des souvenirs d'une vie que je n'ai pas vécue pourtant.
Du moins je crois.
Cependant je sais que je suis chez moi. Mais je ne sais pas encore qui est ce « moi ». Dans le salon deux canapés blancs, en face, une télévision. J'aime bien m'y reposer quand je rentre de l'école.
De l'école ? Est ce que j'y suis vraiment déjà allée?
Mon dieu mais quel âge j'ai ? Il me semble pourtant ne pas avoir changé depuis mon passage dans le Couloir Interminable. Il me faut un miroir, je dois me voir. Je sais exactement où il se trouve. Il y en a un dans la chambre de mes parents. Je commence à m'habituer à l'émergence des souvenirs, qu'ils soient miens ou non, au fil des secondes il me semble normal d'appartenir à ce passé. Le miroir n'a que peu d'importance à présent, il ne m'apprendra rien.
Je m'appelle Nolann et quand je ferme les yeux il ne fait plus noir.