9

XI-
Couloir interminable.
Dans mon poing serré, un bout de papier tout froissé, sur lequel j'arrive à déchiffrer « Je suis Nolann ».
Pff... je ris, je pleure, je sais même plus ce que je fais. Oh et elle se croyait forte Nolann avec son bout de papier à la main ? Elle se croyait tirée d'affaire ? « Je suis Nolann » mais c'est qui Nolann ? Moi ? Non moi je suis Ridicule Nolann, moi je suis Malade Nolann, moi je suis Pitoyable Nolann, Pathétique Nolann. Mais je ne suis pas Nolann. C'est pas moi. Pas encore. Je voudrais être Nolann, mais c'est pas moi. Je cherche.
Je cherche à libérer mon esprit.
Nouvelle porte, nouvelle vie.
Nouvel espoir.


XII-
JOURNAL D'UNE MENTEUSE

La même pensée, chaque fois que je prends mon journal intime. La même pensée, dans ma tête défile la même image, toujours accompagnée d'un ricanement intérieur. Journal d'Une Menteuse.
Celui qui tomberait dessus ne pourra jamais savoir si ce qu'il lit est vrai. Est ce que quand j'écris que j'ai pris de la drogue je dis la vérité ? Est ce que quand j'écris que je suis une salope de gouine je dis la vérité ? Personne ne peut savoir, après tout c'est le journal d'une menteuse.
Et la menteuse c'est moi.
Et pour que je sois crédible j'ai écrit des choses qui puent le mensonge et qui sont décelables pour quiconque me connaît un peu. J'adore ce journal. C'est le mien et c'est celui d'une autre. C'est ma vie, mélangée à celle que je m'invente et qui quelque part m'appartient. Je m'invente par un besoin irrépressible de raconter qui je suis, parce que j'ai besoin de m'écrire, de me lire et me relire, de me faire revivre. Devenir une Menteuse Intime est la meilleure des protections, le meilleur des verrous (que l'on peut toujours forcer). Mais en ouvrant le journal d'une Menteuse je suis assurée que n'importe qui aura un doute dès la seconde où ses yeux frôleront mes lignes, des la seconde où quelqu'un osera violer mon intimité, celui ci entrera dans un monde parallèle où la vérité devient un mensonge ou la réalité a laissé place à la fiction. Et ainsi j'évite toutes questions gênantes « oh mais c'est rien, ce ne sont que les fabulations d'une adolescente, et puis j'ai toujours eu beaucoup d'imagination et un goût pour l'écriture, ce n'est surtout pas un journal intime! »
Ce soir, comme beaucoup d'autres, j'ai juste envie de me relire, de rire de mes mensonges et de me rappeler de vrais souvenirs.

« ...qu'elle puisse me faire ça! C'est vrai ce ne sont que des histoires de filles, et c'est sans doute pas la dernière qui me fera ce coup là. Mais c'est quand même ma meilleure amie... elle sait que je craque pas souvent sur des garçons, et elle sait qu'elle peut avoir qui elle veut, alors pourquoi juste celui que moi j'avais remarqué? Oui c'est puéril, mais j'ai droit moi aussi d'avoir un petit ami. C'est toujours tout pour elle, rien pour moi. De toute façon je m'en fous. La prochaine fois je lui dirai rien, c'est sûr, elle saura plus jamais rien, plus jamais je lui parlerai de garçons, plus jamais, je lui dirai plus ce que je pense... »
« ...pense constamment. Depuis que je sais que je suis malade j'ai l'impression de sentir la maladie en moi. Je la sens couler dans mes veines, je l'ai senti se mélanger à mon sang. Et aujourd'hui je la sens me ronger de l'intérieur, je la sens me ronger les entrailles, se tordre et se glisser dans mes organes, les pourrir après chaque passage et se propager lentement et douloureusement dans chaque partie de mon corps sali. Bientôt la maladie va pourrir mon esprit. J'ose même plus utiliser le terme qui la désigne, j'ai peur que si elle entend que j'ai formulé son nom, elle ne se précipite dans mon cerveau beaucoup plus vite, comme pour répondre à l'appel.
Alors je la nomme La Maladie, cette infection... »
« ...une vraie infection!! Une puanteur pas possible ça sentait vraiment l'homme! Mais l'homme du Moyen Age, non pas l'homme du XXème siècle, pas celui qui s'épile et se parfume pour devenir plus femme qu'une femme. Non là c'était l'odeur de l'homme, du vrai! Ce jour là j'aurais préféré avoir été conçue sans nez, ou alors avoir été victime d'une erreur chirurgicale où les médecins auraient confondu mes dents de sagesse avec mon nez... »
« ...nez et peut-être le menton. Quoi que ma poitrine mériterait une intervention. Et mes fesses, trop plates. Il faut que je mette de l'ordre dans mes idées. Pourquoi ces bons à rien de chirurgiens ne pourraient pas nous refaire le cerveau? A ce compte là je serais une cliente fidèle... »
« ...fidèle avec toi. Est ce que c'est parce que c'est toi ? Ou alors ça serait le cas avec n'importe qui d 'autre ? Tu ne m'as pas laissé le temps de savoir ce que ça faisait avec quelqu'un d'autre. Peut-être que c'est ça le problème. En fin de compte peut-être seulement que je ne t'aime plus, mais que je m'accroche à nous et à nos habitudes, à ta tendresse, à tes mots doux, je m'accroche à toi comme n'importe qui accepterait une main tendue. Au fond de moi je sais bien que c'est ça. Il n'y a plus que quand on fait l'amour que je me sens amoureuse. Mais dès que tu t'en vas, tu ne me manques plus... »
« ...plus! En avoir moins ne me dérangeait pas tant que ça du moment que c'était pas lui qui en avait plus. Mais là j'ai l'impression d'être victime de l'injustice la plus ignoble de l'histoire. Sur le coup j'avais envie de pleurer et de hurler de toutes mes forces. Mais en fin de compte, ouvrir mon journal et écrire tout un tas d'insulte sur lui était la meilleure des solutions... »
« ...solution radicale. Lorsque qu'on se retrouve face à un mur, il vaut mieux foncer dedans qu'attendre lâchement devant... »
« ...devant, derrière, débris, absente, alacrité, aporie, babouche, béatitude, boiter, bogue, calandrer, carnation, cathare, chicotin, coffrage, comput, conscient, coprah, creusement, crésyl, décision, demande, dévidoir, dogmatique, écumant, électroaimant, épidémiologie, fabulateur, férocité, fistule, frelater, genèse, guère, hémophile, hétéro, homologue, impétuosité, inclination, isobare, isolation, ivrognerie, jade, lob, logotype, machette, même, minerai, moellon, orvet, pathos, patience, perplexe, peuplé, pionnier, porterie, précipice, puma, rafale, raphia, récapitulatif, rêver... »
« ...rêvé de choses étranges. C'est flou dans mon esprit et en même temps ça semblait tellement réel. Je ne sais pas lequel des deux m'a le plus impressionnée. Peut-être celui ou j'attendais sous la pluie pour aller taguer je ne sais plus quelle insulte sur le mur d'une maison, ou pas plus tard que la nuit dernière, celui ou je rêvais que je me faisais psychanalyser. C'était tellement vrai que ça en était effrayant, depuis j'ai peur de dormir... »

Oh oui dormir, je me sens fatiguée, un peu comme toujours quand je relis des fragments de mon journal. J'attends chaque fois qu'il soit très tard, je veux être sure que personne ne vienne me déranger. En fermant mon journal ce soir je repense aux dernières lignes que j'ai lues. C'est vrai que ces rêves m'ont fait peur. En ouvrant les yeux je me rappelle m'être demandée si je rêvais encore ou si je m'étais réveillé. Après tout, comment savoir quand est-ce qu'on est vraiment réveillé ? Quand les rêves paraissent si réels qu'ils peuvent nous mettre un doute, on finit par se poser des questions. Peut-être que tout ça n'est qu'un rêve, peut-être ... peut-être que quelqu'un me manipule.
A peine cette pensée me traverse l'esprit qu'elle semble me faire mal à la tête. Je n'ai pas le droit de penser ça. Ma tête me martèle, comme si les pensées me faisaient mal.
Et si c'était un autre cauchemar ?
Réfléchis Nolann, comment es-tu sorti de tes cauchemars? Tout à coup, tout semble irréel autour de moi, de mon lit bien fait à mon journal qui semble resplendir. Journal d'une Menteuse. Et si ma vie n'était qu'un gros mensonge ?
Et ça frappe dans ma tête des coups de poing dans mon esprit, tu es trop proche de la vérité Nolann. Non, ce n'est pas moi, tout revient, surcharge de mon esprit, saturation de mon cerveau, les choses s'entassent, ressurgissent et explosent, tu n'oublies rien, tu caches tu voiles, tu masques, puis tu fais semblant. Je n'ai rien oublié. La quête, le couloir, l'infini, le vide, le salaud, Elle, la montre. Ma vision se trouble, mon cerveau semble s'écraser sous le poids de mes pensées. Mon c½ur. Mon dieu
Mon c½ur.
Il s'accélère, de plus en plus vite, de plus en plus fort, traverse mes organes, traverse ma poitrine, hors de moi, il faut que je le retrouve. Je tâtonne sur mon lit, je cherche mon c½ur, Elle me la pris, Elle me la repris, Elle a pris mon c½ur. Je vois rien, mes yeux en larmes, je sais ce qu'Elle veut faire, je suis devenue trop dangereuse, je sais ce que tu veux faire. Je ne te laisserai pas... je ne te laisserai pas... à bout de souffle... je ne te laisserai pas... mes mains touchent Le Journal d'une Menteuse... je ne te laisserai pas... attrapent fébrilement le crayon... je ne te laisserai pas... c'est comme un cauchemar... je ne te laisserai pas... mon pouls s'accélère, mains invisibles qui serrent mon cou, frottement du crayon sur le papier, non je ne te laisserai pas...

ME TUER

















# Posté le lundi 08 décembre 2008 08:01

Modifié le lundi 08 décembre 2008 08:45

10

XIII-
Bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement
bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement bourdonnement


XIV-
Je me rappelle de tout mais je dois faire semblant. Faire semblant pour continuer à vivre. Je sais qu'Elle va essayer de me tuer, ou de me coincer dans une vie. Elle veut vous donner une fin tragique. La pauvre Nolann n'a pas pu trouver sa vie et elle en est morte. Si seulement la prochaine porte pouvait être la bonne. J'espère qu'Elle ne me fera pas trop souffrir. Je dois faire semblant de ne pas savoir mais j'ai compris. Et j'écrirai pour être.
Nouvelle porte, nouvelle vie.
Nouvel espoir.

XV-
C'est l'histoire d'une fille qui ne voulait pas vivre mais qui refusait de mourir.
Seule.
Il fait nuit. Je n'ai pas peur de la nuit. J'ai peur de rien. Ou de tout. Depuis quelques temps, le chagrin me ronge. Il s'est emparé de moi, depuis que la Terre s'est arrêtée de tourner. Il m'a plongé dans une sorte de détermination négative en ce qui concerne ma vie. La tristesse m'a nouée la gorge et les choses ont perdu leur sens. Les gens se sont éloignés et aujourd'hui je me demande s'ils ont jamais existé. J'ai l'impression d'être invisible. A cette heure avancée de la nuit il y a peu de monde dehors. Tant mieux. Chaque personne que je croise me rappelle à quel point je suis insignifiante. J'attends la mort avec une passivité effrayante. Mais ce soir je veux me sentir vivante. Que le mal qui s'est logé en moi disparaisse, que le brouillard noir qui a envahit ma pensée se dissipe. Me faire du mal pour ne pas en faire. Un bout de verre. Je vous ouvrirai mon c½ur comme je m'ouvre les veines. La vison du sang me calme, m'apaise. Toutes les douleurs éprouvées sortent pendant quelques minutes par cette entaille. Il faudrait que je m'ouvre le corps entier pour qu'elles disparaissent à jamais.
Alors je la vois, qui passe à coté de moi, en ricanant. Une jeune fille, que l'obscurité ne me permet pas de distinguer parfaitement, se rapproche de moi. Son rire me transperce le corps comme s'il pouvait me poignarder, mon estomac se noue, comme quand on est surpris en train de faire une chose dont on a honte. Son rire résonne dans ma tête, de puissants ricanements moqueurs et provocateurs, ils se logent dans tous les recoins de mon esprit et frappent sur mon cerveau. Elle rit à l'intérieur de moi. Je deviens folle, mes muscles se crispent, je me recroqueville, me protège de cette fille au rire hystérique j'enfonce mes ongles dans ma peau pour me calmer, me contenir, je les enfonce de plus en plus fort. Alors je sens un liquide sur mes doigts, je relève à peine la tête, je m'attends à voir du sang couler sur mes mains.
Mais c'est de l'encre.

Hystérie.


Je la frappe. Elle est responsable. Faire cesser ces ricanements. Mon poing dans son ventre. Bruit sourd. Je te hais. Toi, je te hais. Je me battrai. Contre toi. Mon genou dans ton crâne qui craque, bruit sec de ta nuque, mes mains t'envoient à terre. Je te piétine et t'écrase, te martèle de coups. La haine. C'est celle que tu m'as donnée. Je te la rends. Gardes là. Si je te tue. Meurs. Te frapper comme tes mots l'ont faits. Pleurer de rage sur ton corps meurtri, sanglant? M'agenouiller près de toi. Du sang sur mes mains. Le tien. De l'encre dans mes veines et des larmes sur mes joues. J'ouvre tes poings serrés qui tiennent des bouts de papiers vierges. Tu étais venue absorber l'encre de la vie que Tu as crée. Commettre l'infanticide. Ne laisser aucune trace. Elle ou moi. Maladie de ton âme. Tu m'obsèdes et je te hante, je t'obsède et tu me hantes. Elle ou moi. La créature ou le créateur. Mais laquelle de nous peut prétendre avoir crée l'autre à présent ? Je ne suis que le reflet hideux, celui qu'on veut cacher, celui dont on a honte. Je suis la partie folle, je suis la moitié de ton âme quand plus rien n'a de sens. Je dois partir et ne jamais oublier. A genoux devant ton corps inerte. De mes doigts tremblants. Le bout de verre danse sur mon avant bras droit et les mots se forment.
Ils me tiendront en vie face à toi.
Je n'oublierai jamais.

JE PENSE J'ECRIS J'EXISTE

[Peut-être que le sang a coulé]








# Posté le lundi 08 décembre 2008 08:04

Modifié le lundi 08 décembre 2008 08:46

11

XVI-
« Hier la Terre s'est arrêtée de tourner.
Ce matin je regarde la personne en face de moi dans le miroir. Elle est morte. Ses yeux sont blancs, sa peau livide, ses cheveux noirs. Étrangement elle me rappelle quelqu'un et étrangement sa vision ne m'effraie pas. Elle m'apaise et me fascine. Le cadavre face à moi n'a aucune expression sur le visage. Il flotte, simplement. Son corps nu me laisse admirer ses courbes parfaites. Le teint pâle de sa peau me donne envie de traverser le miroir pour aller la toucher, voir si elle est aussi douce qu'elle ne le paraît , laisser glisser mes doigts, la faire fondre de désir et frissonner à chaque baiser.

Hier la Terre s'est arrêtée de tourner.
Elle m'aurait aimée c'est sûr. et je lui aurais bien rendu. C'est alors que je me surprends à contempler une femme nue et à aimer ce que je vois. Avant ce matin j'avais déjà vu des femmes, mais jamais comme celle là. Cette vision morbide aurait dû me faire vomir. Seulement ce matin je ne suis capable de rien. Je reste devant mon miroir, et à ce moment précis, je suis sûre que mon visage est le même que celui de la morte. Pale, inexpressif.

Hier quand la Terre s'est arrêtée de tourner elle a arrêté de vivre. Hier quand la terre s'est arrêtée de tourner elle est devenue mon reflet. Hier quand la terre s'est arrêtée de tourner mes paupières ont cessé de cligner. Hier quand la terre s'est arrêtée de tourner mon âme s'est déchirée et mon c½ur s'est arraché.
Depuis que la Terre s'est arrêtée de tourner je crois que je n'ai pas bougé de mon miroir, je crois que je ne peux pas vivre sans mon c½ur. Et le sien.

Hier la Terre s'est arrêtée de tourner.
Ce matin mon c½ur s'est arrêté de battre. »


XVII-
Couloir Interminable. Ici rien ne m'atteint. Je regarde mon avant bras droit. Les plaies se sont déjà refermées et j'ai l'impression qu'au fond, ces mots ont toujours été là. C'est peut-être pour ça qu'ils ne me font plus souffrir et qu'ils ont déjà cicatrisés.
Je les contemple, les admire, les regarde avec plein de fierté. Honorée de porter en moi l'écriture, impressionnée de voir que les mots peuvent faire mal.
A présent Elle sait que l'on joue à armes égales. Je me sens forte, prête. Je ne serai pas ton jouet. Ma main sur la poignée d'une nouvelle porte, d'une nouvelle épreuve. Mon regard se pose sur mes cicatrices, et d'un geste vif...
J'entre.

# Posté le lundi 08 décembre 2008 08:06

Modifié le lundi 08 décembre 2008 08:46

12

XVIII-
Te tenir la main pour ne pas tomber. Regarder en arrière pour ne pas assumer. Laisse les souvenirs au passé. Ma vie sur le bout de tes doigts.

Patiente: Elle
Troubles psychologiques, hystérie
Médecin traitant: Nolann

Le canapé blanc.
Son regard m'angoisse. J'ai l'impression qu'elle lit en moi comme dans n'importe quel livre. Elle m'observe et ne dit rien. De temps en temps elle feint de prendre des notes.
Je me suis perdue et c'est elle que j'ai trouvée. Parfois je l'entends, elle me parle tout doucement. Le monstre dans mon oreille. C'est elle. Elle me réveille, m'obsède, me tourmente, me torture, m'étrangle, m'oppresse et me tient en vie. Elle sait que je ne vis plus que pour elle. Ma vie pour la sienne. Je te donnerai tout. Prends mon âme et mon c½ur. Ils ne me servent plus. Écrire que je suis morte pour me prouver que je suis en vie.
Depuis qu'elle vit en moi je ne sais plus qui je suis. Parfois elle, quelque fois moi. Et presque toujours moi je suis elle.
Je me suis perdue et je l'ai trouvée. Fantaisies de mon esprit déraisonné. Démiurge d'un monde qui n'existe que dans ma tête. Quand ta main cherche la mienne Nolann. Fais moi vivre. Délivre nous avant que je nous tue.
Mon double, ma vie, mon démon. Mon espoir.


De toute évidence la patiente vit dans le monde qu'elle s'est elle même crée de toute pièce et dans lequel elle n'arrive pas à trouver sa place. (Incapacité à assumer le monde réel et ce qui l'entoure, volonté de trouver une paix inaccessible dans un monde imaginaire où elle pense tout contrôler). Dans son monde l'écriture la sauve. Ici c'est ce qui cause sa perte. Elle se confond dans la vie d'autres personnes pour oublier la sienne. S'invente un monde pour nier celui qui l'entoure. S'étouffe pour ne pas respirer. Elle fait exprès de rendre sa vie incompréhensible pour que l'on s'attarde sur elle, pour qu'on la questionne et qu'on lui donne de l'importance en essayant de la comprendre. Un jour elle se croit morte, le lendemain elle se plait à se retrouver la maîtresse de son monde. Elle se venge et se purifie. Elle n'imagine pas qu'elle est dépendante de la pire des drogues. Moi.
Elle a voulu me donner la vie et je vais prendre la sienne. Aucune de nous n'est le bien. Aucune de nous n'est le mal. Chacune de nous se cherche, chacune de nous veut vivre. Et c'est une course. Une course pour la vie. Le temps nous est compté. La pendule affiche 2h12. Ma petite montre en or 10h36. Ce n'est pas encore le bon moment.
Je me lève. Mon regard rencontre le sien. Elle se lève. Quand les mots sont muets. La trêve est terminée. A présent elle va essayer de me tuer. Nous nous reverrons. Je suis sereine. Mes doigts effleurent les cicatrices de mon avant bras droit. Je devine les contours des mots que j'ai moi même écrits et qui sont aujourd'hui ma seule raison de continuer à espérer, porte après porte, tourment après tourment.
Un jour j'aurai ta place. Je le sais.
JE PENSE, J'ECRIS, J'EXISTE.



















# Posté le lundi 08 décembre 2008 08:19

Modifié le lundi 08 décembre 2008 08:46

13

XIX-
Nolann n'est plus qu'une page blanche et elle a perdu.
































































































# Posté le lundi 08 décembre 2008 08:21

Modifié le lundi 08 décembre 2008 08:46

14

XX-

Noir. Yeux clos.
C'est comme reprendre conscience après un long sommeil sans rêve. C'est comme respirer pour la première fois. A mes oreilles parvient un « bip » régulier que je crois n'avoir jamais entendu auparavant. Je sens de longues bandes qui m'entourent les avant bras. De l'air frais passe sur mes pieds nus qui dépassent légèrement du drap qui me recouvre. J'essaie d'ouvrir les yeux mais le mouvement m'est pénible. Mes paupières sont incroyablement lourdes. Difficilement je parviens à les entrouvrir, mais je n'arrive pas à distinguer avec précision le contour des choses. Avec toute la force de ma volonté j'arrive enfin à ouvrir les yeux. Le blanc des murs m'éblouit, il faut quelques secondes à ma vue pour qu'elle se fasse aux couleurs. Alors je vois que je me trouve dans une petite pièce, une chambre, où règne une odeur de médicament et de renfermé. Les « bip » proviennent de l'appareil qui se trouve à ma gauche et qui est relié à ma poitrine par des électrodes posées sur ma peau. Comme je l'avais deviné, des bandages blancs recouvrent la totalité de mes avants bras. La bague en argent passé à mon annuaire gauche retient pendant quelques secondes mon attention. C'est comme si j'assistais à ma propre description faite par quelqu'un d'extérieur. Depuis mon réveil aucune pensée ne m'avait encore traversée l'esprit jusqu'à maintenant. J'ai regardé, observé lentement, et je n'ai pas compris. Je ne sais pas pourquoi je suis là, je ne sais pas comment je suis là. Et pire, je ne me rappelle pas de qui je suis. En fait j'ai l'impression de ne me rappeler de rien. Le dernier souvenir que je garde remonte à il y a quelques instant, lorsque j'ouvrais les yeux. Je me sens maladroite, incapable de penser correctement, comme si des informations me me... manquaient. Rien n'est clair, comme si un brouillard sombre avait recouvert des choses importantes et fondamentales. Des choses dont je devrais me souvenir.
La porte face à mon lit s'ouvre, le geste est vif, contrôlé, maîtrisé. Entre une femme habillée en blanc, elle me paraît jeune, ses cheveux bruns sont attachés en une sorte de chignon. Il semble que soudain l'atmosphère de la chambre se transforme, cette femme a amené quelque chose avec elle, quelque chose qui se propage dans toute la pièce et quelque chose qui me met mal à l'aise. Derrière ses lunettes, ses yeux verts me dévisagent, elle me sourit, prend une chaise et s'assoit à coté de mon lit. Je reste sans voix, perplexe, mon regard osant a peine croiser le sien.
« Bonjour Nolann, vous êtes ici à l'hôpital parce qu'il y a quelques jours vous avez été victime d'un accident. Les causes sont encore indéterminées, car il y avait peu de témoins sur place, mais tout laisse à penser que vous vous êtes fait agressée. Les dommages sur votre organisme sont conséquents et il est difficile de dire s'ils vont être temporaires ou pas. Vous avez perdu la quasi-totalité de votre mémoire, et le scanner entend que vous pourriez être sujette à des hallucinations. Je vous demande de faire de votre mieux pour ne pas en tenir compte. Ces hallucinations vont vous paraître réelles, dans certains cas, la mémoire s'invente des souvenirs pour combler le vide. C'est peut-être ce qu'il va vous arriver. Sachez que ces souvenirs, souvent farfelus, que vous croirez être les vôtres sont une pure invention de votre esprit. Les bandes que vous pouvez voir sur vos avant bras ne doivent pas être enlevées avant demain, je m'en chargerai personnellement. Il faut attendre que les plaies se referment pour éviter tout risque d'infection. Est ce que ça va, vous avez des questions ? »

Est ce que ça va ? Vous avez des questions ?
Est-ce que tout cela est bien possible? Est-ce que j'ai perdu la mémoire ? Est-ce que j'ai vraiment eu un accident ? Est-ce que je vais avoir des hallucinations et devenir folle ? Est-ce que je ne le suis pas déjà ? Qu'est ce qui m'est arrivé ? Est-ce que je compte pour quelqu'un ? Pourquoi j'ai été agressé ? Est-ce que je pourrai vivre comme avant ? Est-ce qu'il existe d'autres personnes comme moi ? Qui étais je avant ? Est-ce qu'on peut avoir un passé sans souvenir ? Si pour moi je n'existe plus, est ce que je continue à exister pour les autres ? Qui m'a agressée ? Qu'est ce qu'on me voulait ? Est ce qu'on savait que j'allais perdre la mémoire ? Est-ce qu'on a voulu que je ne me rappelle de rien ? M'a t'on pris quelque chose ? M'a t'on pris ma vie? M'a t'on frappé? Traîné ? Est-ce que j'ai crié ? Est ce que quelqu'un a essayé de m'aider? Qui a prévenu les urgences ? Ai-je dit quelque chose avant de sombrer dans ce coma ? A qui ai je dédié mes dernières pensées ? Ai-je seulement pensé? De quoi était fait mon passé ? Est-ce qu'un jour je me réveillerai et me rappellerai de tout ? Est-ce que mon agresseur me surveille ? Dois je dire « il » ou « elle » pour le désigner? Est-ce qu'il sait que je ne pourrai pas le dénoncer? Me suis je vraiment faite agresser ? Ai-je parlé pendant mon sommeil? Est-ce que quelqu'un attend que je me réveille ? Est-ce que quelqu'un a partagé le même passé que moi ? Est-ce qu'on peut se choisir le passé qu'il nous plait ? Qu'est-ce que j'aime ? Qu'est-ce que j'ai fait ? Où suis je allé ? Quel âge j'ai?? Est-ce que je suis réelle ? Depuis combien de temps suis-je là ? Quel jour on est ? Est-ce que j'ai le droit d'éclater en sanglot? Est-ce que quelqu'un viendra me consoler ? Qui suis-je ?

Est ce que quelqu'un peut m'aider....?

Alors oui j'ai des question, vas-y, réponds moi, réponds moi toi, avec ton faux air compatissant, réponds moi avec tes paroles douces et tranchantes, parle moi avec tes mots qui ont pris mes souvenirs, parle moi, dis moi que je suis réelle, dis moi qu'avant j'existais, dis moi, dis moi toutes ces choses que je veux entendre, ne me dis plus des vérités qui deviennent pire que des mensonges, enfonce des souvenirs dans ma tête et empêche les de s'enfuir à nouveau, dis moi des ch..
« NOLANN »
« Ca va aller ? » elle retire ses lunettes, ses yeux sont étincelants. Comme la mémoire, les mots semblent me manquer. Je bredouille. « euh oui... non... si si merci... je me sens un peu perdue... merci d'ètre là... euh... »
Elle me sourit encore, et je crois voir une inquiétante lueur de victoire traverser ses yeux pendant une fraction de seconde. Voilà les hallucinations qui commencent. « je... Je crois qu'il faut que je me repose... je crois... »
« Dormez Nolann, n'ayez crainte. Je m'occupe de tout. »
Un vague bruit de porte qui se claque. Mes yeux sont clos depuis il me semble déjà une éternité. Mon esprit ne demande qu'à se replonger dans le sommeil. Je me laisse faire. Elle s'occupe de tout.








# Posté le lundi 08 décembre 2008 08:21

Modifié le lundi 08 décembre 2008 08:46

15

XXI-
A mon réveil l'infirmière est déjà là, il lui faut quelques secondes pour remarquer que je me suis éveillée.
« On doit enlever mes bandages ? »
Elle rit.
« C'est beaucoup trop tôt, vous ne vous êtes endormie qu'une heure vous savez. Je passais seulement pour voir si tout allait bien. J'espère que ce sommeil vous a été bénéfique. »
« J'ai fait des rêves. J'étais dans une impasse, puis sous la pluie face à une maison qui.. »
« OUBLIEZ LES »
Son air a changé, son visage a pris une expression étrange, inquiète, presque effrayée.
« Ne pensez plus à vos rêves, aussi réels soient-ils. Ils ne sont que des rêves. Oubliez-les. Dans votre cas il vaut mieux. Y repenser pourrait vous amener à les confondre avec la réalité. »
Elle est dure. Ferme. Je ne peux que lui faire confiance. Alors j'oublie. J'oublie que dans mon rêve j'ouvrais des portes. J'oublie que dans mon rêve j'avais des souvenirs.
« Vous avez de la visite. » elle sourit à nouveau, comme si rien ne s'était passé. D'ailleurs est-ce que quelque chose s'est réellement passé ?
J'ai de la visite?
Je suis curieuse, mon regard fixe la porte, je voudrais qu'elle s'ouvre vite et qu'entre ma visite, je me sens tout à coup toute excitée.
La porte s'ouvre.
Un homme, jeune, entre. Je suis déçue. Je ne sais pas à quoi je m'attendais.
Si, tu le sais Nolann, tu croyais que ton passé allait rentrer dans ta chambre et au lieu de ça voilà un homme.
Je refoule mes pensées. Le jeune homme a dû lire l'expression sur mon visage. Il me demande gentiment si je le reconnais. Non. Excusez moi. Il tique. Il n'est pas habitué à ce que je le vouvoie. Pendant ce temps l'infirmière s'éclipse. Il me dit qu'il s'appelle Kriss, que ça fait 3ans que l'on se connaît, 2 ans et demi qu'il m'aime. Et que je l'aime. Alors il me montre une bague à son annuaire gauche. Elle m'est familière. Je vois alors sur mon propre annuaire gauche un anneau semblable au sien. Il me dit que l'on est fiancé depuis 10 mois. Mon pouls s'accélère, mon c½ur bat de plus en plus vite. Est-ce que je suis obligée d'aimer un inconnu ? Obligée de le croire ?
Tu dois te persuader que tu l'aimes Nolann, il t'aime, alors tu l'aimes aussi. C'est comme ça. Tu n'auras jamais le choix. TU L'AIMES.
Je respire. Je ferme les yeux. J'ai l'impression que tout tourne autour de moi. Je tends les bras, j'essaie de me raccrocher à quelque chose, que du vide, rien, ma tête tourne. Je me sens loin. Je vous ai quittés, et de là haut je vous regarde et je ris.
Une main attrape la mienne. Quand ta main cherche la mienne. L'étreinte est forte, tendre. Elle me ramène sur Terre. Ma respiration redevient régulière, mes sens se calment. J'ouvre les yeux. Kriss me tient. Il me regarde profondément, inquiet et doux. Je lui souris. Il me répond. Il desserre sa main.
NON.
Ne me lâche pas. Je lui serre la main, je voudrais lui faire passer mes angoisses, mes craintes, mes peurs, je voudrais qu'il serre sa main et qu'il les fasse disparaître à jamais, qu'il les écrase et qu'à deux on les combatte. Nos regards se mêlent j'ai l'impression que nos âmes se mélangent et se repoussent pour mieux s'étreindre. Ses yeux me murmurent des mots d'amour, et des mots qui me rassurent, ils me disent qu'il est là, qu'il l'a toujours été et que je peux me reposer sur lui. J'ai peur de lâcher sa main. Doucement il s'approche de moi et tout aussi silencieusement il me dit que je ne dois plus m'inquiéter. Son visage se rapproche du mien. Je peux voir les moindres détails de ses traits fins, l'intensité de ses yeux marrons, le minuscule grain de beauté qu'il a sur le menton. Ses lèvres minces trouvent les miennes. Elle sont incroyablement douces. Mes paupières se ferment de plaisir et son baiser me transporte là ou brillent des milliers d'étoiles dans un monde où il n'y a que lui et moi, là ou les choses sont vraies et ou la vie s'apaise, là ou mon esprit s'envole pour le retrouver, là ou mon âme fusionne pour un peu plus l'aimer. Je suis persuadée que les secondes qui viennent de s'écouler sont les plus belles de toute ma vie. Je sais que je n'ai jamais pu connaître de bonheur plus profond et plus pur que celui que je viens de ressentir. Je me sens autre. Je me sens bien. Il s'allonge près de moi avec des gestes précautionneux, attentionnés. Alors avec une douceur ultime il me prend dans ses bras, ma tète repose contre sa poitrine, j'entends les battements de son c½ur. Les larmes montent à mes yeux. Je prie pour pouvoir passer toute ma vie contre son corps.


Je m'appelle Nolann et je suis heureuse.


XXII-
« Quand ta main cherche la mienne
Ma main. La tienne. Premier contact. Ne me lâche pas. Protège moi. Souris ma belle, je te donne du bonheur, je tiens ta main, je tiens ta vie. J'en fais ce que je veux. Je la serre, je la mets dans la mienne, je la lâche, je te sépare de moi, je peux lui faire mal, je peux me faire pardonner. Ta main ta vie. Tu ne me pardonneras plus. Ne me laisse pas fuir après ça. Quand ta main cherche la mienne. Trouve là. Elle t'attend. Serre la fort, serre la très fort. Romps lui les os, ne t'arrête pas, écoute le craquement, sois attentive au moindre bruit, écoute toi me broyer la main, entends moi hurler, puis quand tu l'auras brisée regarde là. Et arrache là, de toutes tes forces tire dessus, tire dessus, du sang partout, hémorragie, laisse moi mourir je le mérite, laisse moi crever, assure toi que je ne devienne qu'un cadavre. Que je ne sois même plus un souvenir. Laisse moi sur la route à coté des animaux morts. Garde ma main et rappelle toi à chaque instant de ta vie que d'autres mains t'attendent, que certaines te feront du mal, mais qu'aucune ne devra connaître une fin aussi violente que celle là: parce que jamais quelqu'un d'autre ne pourra te faire autant souffrir que moi.

Ne me laissez pas vivre dans vos tètes. »

# Posté le lundi 08 décembre 2008 08:25

Modifié le lundi 08 décembre 2008 08:47

16

XXIII-
Sursauts.
A mon réveil il dort encore, il est paisible et le contempler me fait oublier pendant quelques secondes pourquoi je me suis réveillée avec violence quelques instants plus tôt.
Mais les images sont là et elles reviennent chaque fois que mes paupières se ferment. Je rêve sans souvenirs comme je vis sans respirer. Elle me l'avait dit pourtant. Alors j'essaie de faire abstraction des images que j'ai vues, du couloir que j'ai arpenté, des portes que j'ai ouvertes, de cette femme qui a le visage de l'infirmière. Tout ça n'est qu'un rêve Nolann.
Et en même temps...
J'ai besoin de me lever, de me lever et de marcher un peu. Sans faire de bruit je m'assoie sur le lit et pose mes pieds nus par terre. Le sol est frais. Dehors il fait nuit et l'hôpital semble complètement silencieux. Je m'approche de la fenêtre. Je regarde la pendule accrochée au mur. Il est 23h10. A ce moment précis j'ai l'impression que quelque chose m'échappe. Peut-être même que tout m'échappe. Moments où la vie semble nous filer entre les doigts et où l'on ne se sent plus maître de rien. Je me suis laissée aller à accepter la fatalité des évènements avec une facilité déconcertante.
Je me retourne et je vois Kriss endormi. Soupir. Est ce que je suis vraiment celle qu'il croit aimer?
Mon regard se pose sur la petite commode près du lit où deux visages me regardent et me sourient. Je m'approche et distingue une petite photo encadrée. Je me rappelle avoir senti Kriss bouger quand j'étais dans un demi sommeil, il a dû la déposer à ce moment là. Je prends le cadre dans mes mains et regarde l'image. C'est Kriss et moi dans ses bras, contre lui, souriante, heureuse? Je cherche à me rappeler cette scène, je l'ai forcément vécue, je dois m'en rappeler, je dois me prouver que tout cela est bien réel. Les pensées s'emmêlent à nouveau, ma tête tourne, les vertiges me reprennent. Le cadre glisse de ma main gauche et se fracasse par terre. Kriss remue mais ne se réveille pas. Je me baisse, maudis mes vertiges, essaie de reprendre mes esprits. Je ramasse les petits bouts de verre du cadre cassé et les place dans ma main droite. Je prends la photo, la pose sur la commode et passe ma main gauche en dessous pour attraper les bouts de verres qui y seraient tombés. Mon index me pique. Je sors ma main de la commode et ramène le petit bout de verre. J'examine mon doigt; il est bel et bien entaillé. Ce n'est pas très profond mais assez pour que le picotement éveille une douleur. Je me relève et dépose les bouts déjà ramassés sur la commode, près de la photo. Je me dirige vers la petite salle de bain de la chambre, ferme la porte et allume la lumière. Du sang s'échappe maintenant de ma coupure. J'ouvre le robinet, avance mon doigt pour le passer sous l'eau quand tout à coup quelque chose m'arrête. Ce que j'avais pris pour du sang me semble bien plus foncé. Sans fermer l'eau j'avance ma main près de mon visage, maintenant le liquide a glissé sur ma paume. Et c'est comme si mon c½ur s'était arrêté de battre, encore, comme si le sang s'était arrêté de couler, comme si le temps s'était arrêté de filer, comme si j'avais arrêté de respirer ou qu'en fait je venais de commencer à peine. Les souvenirs reviennent peu a peu un à un, ils se bousculent, se rentrent dedans et s'entassent sans que je n'ai le temps de les saisir. Brouillon de pensées. Non ce n'est pas du sang, non ce n'est pas du sang, mes muscles se crispent et j'enfonce les ongles de ma main droite dans l'entaille de mon index gauche, non ce n'est pas du sang, la douleur, mon dieu, je me suis laissée avoir, non ce n'est pas du sang, et les larmes de rage qui coulent sur mon visage, et les sanglots de haine et de désespoir qui s'échappent, et la porte qui s'ouvre à la volée, Kriss en alerte, moi agenouillée les mains pleines d'encre, pleurant, sanglotant, tremblant, des murmures inaudibles, je me penche, et d'avant en arrière et d'avant en arrière, salis mes cheveux de l'encre sale qui coule dans les veines qu'Elle m'a crée. Non ce n'est pas du sang Kriss, je n'entends pas ce qu'il me dit, affolé, il dit des choses, je ne t'entends plus. Je me lève, je m'avance vers lui, je me devine un affreux sourire sur le visage, je lis dans son regard qu'il a peur. Le pauvre. Ta création a réussi à me faire pitié. Je le pousse, sors de la salle de bain et me dirige à grands pas vers la commode où sont entassés les bouts de verres. C'est comme si j'avais toujours su que ce moment devait arriver, comme si chaque instant passé enfermé dans ces pages m'avait préparé à celui là. Je vais détruire ton ½uvre. Une douleur familière s'éveille à mon avant bras droit, je souris de plaisir. Je m'approche de Kriss, le plus gros bout de verre à la main, et lentement je l'enfonce dans la chair de son ventre. Je regarde son visage. La surprise semble s'être fixée à jamais sur ses traits, il me regarde, m'interroge sans parler. Alors je lui donne la réponse, je baisse mes yeux vers son ventre où jaillit un liquide semblable à celui qui s'échappait de mon doigt. Je retire le verre, l'encre ne cesse de couler de son corps. Je me recule, le regarde. Je le vois baisser lentement sa tête vers son ventre, toucher la blessure que je viens de lui faire et regarder ses mains, puis moi, puis ses mains, puis moi, puis ses mains, puis moi et stop. Malgré moi je ressens un étrange sentiment au creux du ventre. Je vois alors ses traits se déformer par la douleur, ses yeux marrons se remplir d'un liquide bleu foncé, il tousse, crache, tombe à terre, cherche sa respiration, crache encore, tousse, gémit. Alors la porte s'ouvre violemment et

Elle entre.

Elle ne se déguise plus en infirmière, c'est Elle. Elle tient dans ses mains des morceaux de papiers et un stylo. Les feuilles sont noircies. Elle me regarde, Elle voudrait me vomir sa haine, Elle voudrait me détruire. Elle lève les feuilles salies par son écriture gauche et maladroite, les déchire. La souffrance de Kriss se tait. Je baisse rapidement les yeux vers l'endroit ou il se trouvait. Il a disparu. Alors sous Son regard j'arrache les bandes qui entouraient mes avants bras, et je regarde mon avant bras droit. Tous mes souvenirs, dans leurs moindres détails me reviennent. « JE PENSE J'ECRIS J'EXISTE » les mots sont presque effacés sur ma peau. Elle voulait me faire oublier et Elle a failli gagner. Et plus je me rappelle plus je les sens, les mots en moi, je les sens s'enfoncer à nouveau dans ma chair, je ferme les yeux et je les laisse se dessiner à nouveau sur moi, je les laisse me faire ce mal qui me fait tant de bien.

# Posté le lundi 08 décembre 2008 08:27

Modifié le lundi 08 décembre 2008 08:47

17

XXIV-
Face à face dans cette chambre d'hôpital. Elle, essoufflée. Espace temps où nos vies se croisent et se chassent, se mêlent dans la haine et l'envie. La dernière fois. La fièvre monte. Ce soir elle se tue pour te faire vivre.

Elle n'a pas prononcé une seule parole depuis qu'Elle est entrée. Elle me jette quelques feuilles blanches et un stylo. Je les ramasse. Mon corps tout entier frissonne lorsque mes doigts serrent le stylo. A armes égales. La pointe de la plume sur le papier. Le bruissement des mots qui se forment.
« Elle a caché la petite montre en or pour que je ne la trouve plus. A présent elle est au fond de la poche gauche de mon pantalon »
Sans surprise je sens tout à coup un poids dans ma poche. J'y glisse ma main et j'en ressort un montre qui semble être celle qu'Elle m'a donnée la première fois. Le cadran affiche 23h15.

23h15.
Je ne sais pas exactement à quoi doit me servir cette montre. Je sais juste que la posséder me rassure. Je garde le Temps pour qu'il ne joue pas contre moi. Elle me dévisage. Son visage s'est crispé à la vue de la montre dans ma main gauche. Pourtant Elle ne semble pas vraiment étonnée de me voir utiliser les mots comme elle le faisait quand Elle pensait pouvoir les contrôler, quand ils n'étaient pour Elle qu'une suite de lettres sans vie. Je suis l'enfant de l'avortement. Avortée de Ton esprit j'ai trouvé refuge dans le leur.
Elle voulait que je pense comme Elle pour que je pense pour Elle. Mais Elle n'aurait jamais dû me laisser penser. Elle s'est amusée avec ma vie parce qu'Elle cherchait la sienne. Elle m'a crée et s'est détruite avec Ses mots. Quand Elle a compris qu'Elle m'avait rendue immortelle, Elle a voulu m'étouffer, me rendre inintéressante pour qu'on m'oublie. Alors Elle a fabriqué l'amour et me l'a donné. Me faire croire en me faisant oublier. Ensevelis moi sous des mots qui ne veulent plus rien dire et tue l'éternelle. Mais je porte les mots en Moi car je ne suis faite que de ça. Et je vivrai avec les mots que vous me donnerez, je remuerai en vous chaque fois que vous y penserez. Ses mots m'ont fait vivre et les vôtres ne me tueront jamais. Tant qu'elle écrit je pense. Dès que j'écris j'existe. Aucun de vous ne sera jamais elle et chacun de vous sera une partie de
Moi.
Vous m'avez laissé vivre dans vos têtes.
Alors elle s'approche de Moi, me prend la main, se croisent et se chassent, me regarde avec le regard de ces mères qui voient leur enfant partir. Elle me tient un peu plus fort la main. Puis la lâche. Porte sa plume sur le papier. Écriture tremblante et maladroite. L'obscurité de la chambre d'hôpital laisse place à la lumière du jour, le sol froid s'efface et mes pieds nus s'enfoncent dans l'herbe verte et fraîche.
L'endroit m'est étrangement familier. Quelques secondes pour me rendre compte que sommes là ou tout a commencé.
Elle a ré ouvert la première porte.

# Posté le lundi 08 décembre 2008 08:30

Modifié le lundi 08 décembre 2008 08:47

18

XXV-
Je la regarde, perplexe. Elle passe à côté de moi, fait comme si je n'étais pas là. Je la vois se diriger vers la porte fenêtre que je me rappelle avoir moi même empruntée. Elle disparaît à l'intérieur de la maison. Je ne la suis pas. Un étrange sentiment de respect et d'admiration vient de naître au fond de moi. Malgré tout ce qu'elle m'a fait endurer, je me demande qui a le plus souffert. Elle a laissé sur le gazon ses feuilles et son stylo. Je m'approche, les prends. Je pose mes yeux sur les feuilles noircies. Mélange de peur et d'excitation. J'appréhende ce que je pourrais trouver, je ne sais pas si j'ai envie de savoir. Je prends une grande inspiration, tiens fermement les feuilles entre mes doigts et commence à lire celle qui a écrit.

Ses phrases me font tourner la tète et battre le c½ur si fort que j'ai presque l'impression qu'il va briser ma poitrine. Je tiens ma vie entre mes mains. Mes yeux parcourent avec précaution les lignes en désordre, comme pour ne pas froisser les mots, je m'applique à les lire avec soin, avec attention.

« Elle est allongée, sur quelque chose de frais. C'est agréable. Les rayons du soleil caressent son visage. Le bien- être qui l'envahit la fait sourire. Elle lui semble loin l'hystérie qui la gagnait dans l'obscurité du Couloir Interminable. Elle se redresse, elle veut savoir où elle est. Une question en boucle dans son esprit... »
« ...ses tripes et d'avant en arrière et d'avant en arrière. Sol froid, infini, elle flotte, impression de déjà vu, elle sait, elle ne sait plus, elle se balance, elle se balance, respiration saccadée, épuisement, noir, noir éclatant, noir qui fait mal. Couloir Interminable... »
« ...Dans mon poing serré, un bout de papier tout froissé, sur lequel j'arrive à déchiffrer « Je suis Nolann » ... »
« ...Ca va aller ? » je retire mes lunettes, mes yeux sont étincelants. Comme la mémoire, les mots semblent lui manquer. Elle bredouille. « euh oui... non... si si merci... »
« ...Tu m'obsèdes et je te hante, je t'obsède et tu me hantes. Elle ou moi. La créature ou le créateur. Mais laquelle de nous peut prétendre avoir crée l'autre à présent ?... »

Des paragraphes entiers m'interpellent, mes sourcils se froncent. Ici l'écriture est presque indéchiffrable, comme si les mots avaient luttés pour ne pas être écrits, comme si écrire avait été une terrible épreuve. Je lis et j'en ai presque le souffle coupé. Nous avons mené un combat acharné duquel je suis sortie gagnante...

« Et ça frappe dans sa tête des coups de poing dans son esprit, tu es trop proche de la vérité Nolann. Non, ce n'est pas elle, tout revient, surcharge de son esprit, saturation de son cerveau, les choses s'entassent, ressurgissent et explosent, elle ne veut plus vivre, son rythme cardiaque s'accélère, elle serre de toutes ses forces le Journal d'une Menteuse contre elle et elle pleure de douleur. Oui sa vie n'était qu'un mensonge, et ce soir elle meurt dans l'indifférence d'une vie rêvée. Ses yeux se ferment, le dernier souffle pour le dernier battement. Le dernier coup de théâtre de la fille qui vivait dans l'illusion. »

«... -« j'arrête le traitement. Les réponses à vos questions sont là, sur ce bout de papier que je vous donne. »
Je dis quelque chose, lui explique que je ne comprends pas, je tente de la retenir. Elle part, claque la porte. Je la poursuis, la rattrape dans le couloir.
« Vous croyez que me donner une bout de papier vous guérira ? Je ne peux pas vous laisser arrêter le traitement »
Elle regarde le bout de papier dans ma main. De toute évidence, elle ne parlera pas tant que je ne l'aurai pas déplié. Je l'ouvre. « je suis Nolann ».
Et après ?
_« je sais qui vous êtes Nolann. Vous avez encore besoin de moi, faites moi confiance. »
_mais moi je ne sais pas qui je suis » elle me regarde, ses yeux s'emplissent de larmes. Elle glisse sa main gauche dans la poche de son anorak, en sort une bombe de peinture bleue, la jette à terre, et sort un revolver.
J'essaie de garder mon calme mais mon pouls s'accélère, je bredouille, la peur m'empêche de penser comme je le voudrais, je lui demande ce qu'elle veut, la supplie de ne pas faire quelque chose d'insensé. Elle me fixe, son regard est vide. Elle pointe l'arme sur moi. Je recule, je trébuche. Je suis à terre, je sens des larmes couler sur mon visage. Non mon dieu, je ne veux pas mourir. Je la supplie, sanglote. Une étrange lueur passe dans ses yeux. Maintenant elle pointe l'arme sur sa tempe. Le temps s'arrête quelques instants. Elle murmure. « Merci ».
Et appuie sur la gâchette. »

« Couloir Interminable. Nolann ouvre une porte, il n'y a que du vide, avance, tombe et meurs. »

« Il faudrait qu'elle s'ouvre le corps entier pour qu'elles disparaissent à jamais. Je lève mon regard de ce spectacle désolant.
Elle me voit, je passe discrètement à coté d'elle, essaie de ne pas trop regarder la misère dans les yeux. Je vois alors son ombre remuer derrière moi, elle se lève, me suit. Je presse le pas. Il semble qu'elle accélère derrière moi, se rapproche. Sa main se jette violemment sur mon épaule, m'arrête dans ma course et m'oblige à me retourner avec force. Son rire me transperce le corps comme s'il pouvait me poignarder, mon estomac se noue, comme quand on est surpris en train de faire une chose dont on a honte. Elle brandit sous mes yeux son poignet droit, ensanglanté. Elle s'est coupée les veines.
Alors les rires se transforment en hurlement, sa main gauche s'accroche à mon bras droit. Ses doigts se ferment et serrent ma peau. Elle tombe à genoux, et je sens peu à peu ses doigts se desserrer. Elle cherche le souffle, l'air, la vie, petites respirations saccadées mélangées aux sanglots et à l'agonie, elle tombe à terre. Crache du sang. Des spasmes agitent son corps. Je m'accroupis. Il semble que depuis que sa main a touché mon épaule je suis dans un autre monde. La scène qui se déroule devant mes yeux me donne envie de vomir et me fascine. Elle me regarde, je ne sais même pas si elle me voit. Et pourtant je me dis qu'elle n'a peut-être jamais été aussi heureuse qu'en cet instant. Dernier râle. Ses yeux morts me fixent. Des mes doigts tremblants je ferme ses paupières. »


Je ne comprends plus. Sans m'en apercevoir je me suis assise dans l'herbe. Les mots que je viens de lire se mélangent dans ma tête. Je ne sais plus ce que je dois penser. Je ne sais plus si je suis vivante. Je regarde les mots gravés sur mon avant bras droit. Est-ce qu'ils y sont vraiment ? Est-ce que je n'ai pas tout inventé? Est-ce que je ne suis pas morte par balle, morte en m'ouvrant les veines, morte en tombant, morte tout simplement?
Mes mains sont moites, je pose les feuilles sur l'herbe. J'en remarque une qui attire mon attention. En haut de la page est écrit « Notes ».

# Posté le lundi 08 décembre 2008 08:33

Modifié le lundi 08 décembre 2008 08:47