Couloir interminable.
Dans mon poing serré, un bout de papier tout froissé, sur lequel j'arrive à déchiffrer « Je suis Nolann ».
Pff... je ris, je pleure, je sais même plus ce que je fais. Oh et elle se croyait forte Nolann avec son bout de papier à la main ? Elle se croyait tirée d'affaire ? « Je suis Nolann » mais c'est qui Nolann ? Moi ? Non moi je suis Ridicule Nolann, moi je suis Malade Nolann, moi je suis Pitoyable Nolann, Pathétique Nolann. Mais je ne suis pas Nolann. C'est pas moi. Pas encore. Je voudrais être Nolann, mais c'est pas moi. Je cherche.
Je cherche à libérer mon esprit.
Nouvelle porte, nouvelle vie.
Nouvel espoir.
XII-
JOURNAL D'UNE MENTEUSE
La même pensée, chaque fois que je prends mon journal intime. La même pensée, dans ma tête défile la même image, toujours accompagnée d'un ricanement intérieur. Journal d'Une Menteuse.
Celui qui tomberait dessus ne pourra jamais savoir si ce qu'il lit est vrai. Est ce que quand j'écris que j'ai pris de la drogue je dis la vérité ? Est ce que quand j'écris que je suis une salope de gouine je dis la vérité ? Personne ne peut savoir, après tout c'est le journal d'une menteuse.
Et la menteuse c'est moi.
Et pour que je sois crédible j'ai écrit des choses qui puent le mensonge et qui sont décelables pour quiconque me connaît un peu. J'adore ce journal. C'est le mien et c'est celui d'une autre. C'est ma vie, mélangée à celle que je m'invente et qui quelque part m'appartient. Je m'invente par un besoin irrépressible de raconter qui je suis, parce que j'ai besoin de m'écrire, de me lire et me relire, de me faire revivre. Devenir une Menteuse Intime est la meilleure des protections, le meilleur des verrous (que l'on peut toujours forcer). Mais en ouvrant le journal d'une Menteuse je suis assurée que n'importe qui aura un doute dès la seconde où ses yeux frôleront mes lignes, des la seconde où quelqu'un osera violer mon intimité, celui ci entrera dans un monde parallèle où la vérité devient un mensonge ou la réalité a laissé place à la fiction. Et ainsi j'évite toutes questions gênantes « oh mais c'est rien, ce ne sont que les fabulations d'une adolescente, et puis j'ai toujours eu beaucoup d'imagination et un goût pour l'écriture, ce n'est surtout pas un journal intime! »
Ce soir, comme beaucoup d'autres, j'ai juste envie de me relire, de rire de mes mensonges et de me rappeler de vrais souvenirs.
« ...qu'elle puisse me faire ça! C'est vrai ce ne sont que des histoires de filles, et c'est sans doute pas la dernière qui me fera ce coup là. Mais c'est quand même ma meilleure amie... elle sait que je craque pas souvent sur des garçons, et elle sait qu'elle peut avoir qui elle veut, alors pourquoi juste celui que moi j'avais remarqué? Oui c'est puéril, mais j'ai droit moi aussi d'avoir un petit ami. C'est toujours tout pour elle, rien pour moi. De toute façon je m'en fous. La prochaine fois je lui dirai rien, c'est sûr, elle saura plus jamais rien, plus jamais je lui parlerai de garçons, plus jamais, je lui dirai plus ce que je pense... »
« ...pense constamment. Depuis que je sais que je suis malade j'ai l'impression de sentir la maladie en moi. Je la sens couler dans mes veines, je l'ai senti se mélanger à mon sang. Et aujourd'hui je la sens me ronger de l'intérieur, je la sens me ronger les entrailles, se tordre et se glisser dans mes organes, les pourrir après chaque passage et se propager lentement et douloureusement dans chaque partie de mon corps sali. Bientôt la maladie va pourrir mon esprit. J'ose même plus utiliser le terme qui la désigne, j'ai peur que si elle entend que j'ai formulé son nom, elle ne se précipite dans mon cerveau beaucoup plus vite, comme pour répondre à l'appel.
Alors je la nomme La Maladie, cette infection... »
« ...une vraie infection!! Une puanteur pas possible ça sentait vraiment l'homme! Mais l'homme du Moyen Age, non pas l'homme du XXème siècle, pas celui qui s'épile et se parfume pour devenir plus femme qu'une femme. Non là c'était l'odeur de l'homme, du vrai! Ce jour là j'aurais préféré avoir été conçue sans nez, ou alors avoir été victime d'une erreur chirurgicale où les médecins auraient confondu mes dents de sagesse avec mon nez... »
« ...nez et peut-être le menton. Quoi que ma poitrine mériterait une intervention. Et mes fesses, trop plates. Il faut que je mette de l'ordre dans mes idées. Pourquoi ces bons à rien de chirurgiens ne pourraient pas nous refaire le cerveau? A ce compte là je serais une cliente fidèle... »
« ...fidèle avec toi. Est ce que c'est parce que c'est toi ? Ou alors ça serait le cas avec n'importe qui d 'autre ? Tu ne m'as pas laissé le temps de savoir ce que ça faisait avec quelqu'un d'autre. Peut-être que c'est ça le problème. En fin de compte peut-être seulement que je ne t'aime plus, mais que je m'accroche à nous et à nos habitudes, à ta tendresse, à tes mots doux, je m'accroche à toi comme n'importe qui accepterait une main tendue. Au fond de moi je sais bien que c'est ça. Il n'y a plus que quand on fait l'amour que je me sens amoureuse. Mais dès que tu t'en vas, tu ne me manques plus... »
« ...plus! En avoir moins ne me dérangeait pas tant que ça du moment que c'était pas lui qui en avait plus. Mais là j'ai l'impression d'être victime de l'injustice la plus ignoble de l'histoire. Sur le coup j'avais envie de pleurer et de hurler de toutes mes forces. Mais en fin de compte, ouvrir mon journal et écrire tout un tas d'insulte sur lui était la meilleure des solutions... »
« ...solution radicale. Lorsque qu'on se retrouve face à un mur, il vaut mieux foncer dedans qu'attendre lâchement devant... »
« ...devant, derrière, débris, absente, alacrité, aporie, babouche, béatitude, boiter, bogue, calandrer, carnation, cathare, chicotin, coffrage, comput, conscient, coprah, creusement, crésyl, décision, demande, dévidoir, dogmatique, écumant, électroaimant, épidémiologie, fabulateur, férocité, fistule, frelater, genèse, guère, hémophile, hétéro, homologue, impétuosité, inclination, isobare, isolation, ivrognerie, jade, lob, logotype, machette, même, minerai, moellon, orvet, pathos, patience, perplexe, peuplé, pionnier, porterie, précipice, puma, rafale, raphia, récapitulatif, rêver... »
« ...rêvé de choses étranges. C'est flou dans mon esprit et en même temps ça semblait tellement réel. Je ne sais pas lequel des deux m'a le plus impressionnée. Peut-être celui ou j'attendais sous la pluie pour aller taguer je ne sais plus quelle insulte sur le mur d'une maison, ou pas plus tard que la nuit dernière, celui ou je rêvais que je me faisais psychanalyser. C'était tellement vrai que ça en était effrayant, depuis j'ai peur de dormir... »
Oh oui dormir, je me sens fatiguée, un peu comme toujours quand je relis des fragments de mon journal. J'attends chaque fois qu'il soit très tard, je veux être sure que personne ne vienne me déranger. En fermant mon journal ce soir je repense aux dernières lignes que j'ai lues. C'est vrai que ces rêves m'ont fait peur. En ouvrant les yeux je me rappelle m'être demandée si je rêvais encore ou si je m'étais réveillé. Après tout, comment savoir quand est-ce qu'on est vraiment réveillé ? Quand les rêves paraissent si réels qu'ils peuvent nous mettre un doute, on finit par se poser des questions. Peut-être que tout ça n'est qu'un rêve, peut-être ... peut-être que quelqu'un me manipule.
A peine cette pensée me traverse l'esprit qu'elle semble me faire mal à la tête. Je n'ai pas le droit de penser ça. Ma tête me martèle, comme si les pensées me faisaient mal.
Et si c'était un autre cauchemar ?
Réfléchis Nolann, comment es-tu sorti de tes cauchemars? Tout à coup, tout semble irréel autour de moi, de mon lit bien fait à mon journal qui semble resplendir. Journal d'une Menteuse. Et si ma vie n'était qu'un gros mensonge ?
Et ça frappe dans ma tête des coups de poing dans mon esprit, tu es trop proche de la vérité Nolann. Non, ce n'est pas moi, tout revient, surcharge de mon esprit, saturation de mon cerveau, les choses s'entassent, ressurgissent et explosent, tu n'oublies rien, tu caches tu voiles, tu masques, puis tu fais semblant. Je n'ai rien oublié. La quête, le couloir, l'infini, le vide, le salaud, Elle, la montre. Ma vision se trouble, mon cerveau semble s'écraser sous le poids de mes pensées. Mon c½ur. Mon dieu
Mon c½ur.
Il s'accélère, de plus en plus vite, de plus en plus fort, traverse mes organes, traverse ma poitrine, hors de moi, il faut que je le retrouve. Je tâtonne sur mon lit, je cherche mon c½ur, Elle me la pris, Elle me la repris, Elle a pris mon c½ur. Je vois rien, mes yeux en larmes, je sais ce qu'Elle veut faire, je suis devenue trop dangereuse, je sais ce que tu veux faire. Je ne te laisserai pas... je ne te laisserai pas... à bout de souffle... je ne te laisserai pas... mes mains touchent Le Journal d'une Menteuse... je ne te laisserai pas... attrapent fébrilement le crayon... je ne te laisserai pas... c'est comme un cauchemar... je ne te laisserai pas... mon pouls s'accélère, mains invisibles qui serrent mon cou, frottement du crayon sur le papier, non je ne te laisserai pas...