Parce que quand je ferme les yeux, moi, je me retrouve dans le noir le plus total. Pas de petits points blancs. Rien. Un noir éclatant, net, il en ferait presque mal. J'essaie de fermer les yeux le moins souvent possible.
Pour le moment je suis seule et je ne sais pas où je suis. Plus tard on viendra me retrouver et plus tard j'en apprendrais un peu plus.
Plus tard.
Je suis au milieu d'une foule immense, et c'est un défilé de couleur, jamais je n'ai été habituée à voir autant de monde.
En réalité je n'ai jamais vu personne. Je n'existe qu'entre les pages de ce livre. Les couleurs m'éblouissent, elles me font mal et m'effraient plus que le noir. Du rouge du vert, du bleu, du orange, du violet, du jaune, du marron. Elles tournent. Rouge vert bleu orange violet jaune marron. Ou alors c'est moi. Rouge vert bleu orange violet jaune marron.
Est-ce que je deviens folle ? Rouge vert bleu orange violet jaune marron.
STOP
Il y a moins de monde. Merci... A présent je peux distinguer où je me trouve. C'est une grande place. Non, elle est immense. Mes pieds nus touchent le goudron. A ma gauche quelque chose que je définirais comme un immeuble aux formes improbables. Dans votre réalité il n'aurait jamais tenu une seule seconde. Mais ici tout est possible. Il est gigantesque. Je lève la tête. Je n'en vois pas la fin et déjà ma nuque m'envoie des signes de fatigue. Je baisse la tête. Je regarde les gens qui m'entourent. Ils m'inspirent confiance. Ils savent qui je suis, j'aimerais savoir qui ils sont. Je voudrais tous les connaître, les connaître au plus profond d'eux mêmes. Je veux toucher leur âme. Est-ce que j'ai une âme ?
Il me prend soudain l'envie de tous les questionner sur ce qu'ils font, où ils vont, qui ils sont. Lui, pourquoi a-t-il une cicatrice sur le front ? Quelle est la couleur préférée de cette femme là-bas ? Y en a-t- il un d'entre eux qui est amoureux ? Comment s'appellent ces quatre personnes qui me dévisagent?
Je m'appelle Nolann, et je ne suis pas seule.
Les secondes hors du temps.
Battement de paupières.
Il n'y a plus personne. Qu'une jeune fille, peut être 17 ou 18 ans, elle s'avance d'un pas décidé. Elle s'arrête à quelques centimètres de moi. Je sens qu'elle va faire quelque chose, alors brusquement j'ai peur.
Pas le temps de me rassurer:
« - Bonjour Nolann »
Je sursaute.
Les mots résonnent.
« Bonjour Nolann ». Mon c½ur bat à toute vitesse.
« Il ne faut pas avoir peur, tu sais. » Du calme, ma respiration redevient régulière, sa voix m'apaise.
« Je sais qui tu es Nolann, je t'ai donné la vie ».
Quelque part je le savais, j'avais éprouvé un étrange sentiment de sécurité paradoxal à la peur que j'avais ressentie. La peur de l'autre. Ma créatrice. Alors c'est elle, assez grande, les cheveux longs, bruns, les yeux verts, une voix profonde, sûre d'elle mais pas trop. Soudain, des tas de questions se bousculent, vite, il faut que je lui demande, il n'y a qu'elle qui peut savoir. Les mots veulent sortir, ils me brûlent les lèvres, et pourtant quelque chose me retient. Elle ? Je me lance:
« Qui je s... »
NON
Elle m'arrête. Je sais qu'à présent chaque parole aura un sens. Je ne dois pas gaspiller les mots. Est-ce que je sais me servir des mots ?
« On cherche tous des réponses, peut être les connaîtras-tu. Ton point de départ sera ce bâtiment aux formes étranges. Je te laisse une chance d'écrire ta vie, encore faut-il que tu la trouves. C'est un jeu Nolann, et je vais te pousser à bout... N'oublie pas que tu n'existes nulle part ailleurs que dans l'esprit de ceux qui veulent bien t'y laisser une place. A toi de voir si tu veux être un pantin ou si tu préfères tirer les ficelles de ta vie. Mais dépêche toi, on ne sait jamais quand le livre se referme, tu connais les règles du jeu.» Oh oui, je les connais les règles, je voudrais les réécrire...
Alors elle tend son poing vers moi, dans lequel elle serre un objet. J'avance ma main gauche. Quand ta main cherche la mienne. Premier contact. Sa peau est tiède, douce, ça ne dure qu'une fraction de seconde. Et je suis à présent en possession de l'objet, que j'observe plus attentivement. C'est une montre, une petite montre dorée. Mes yeux s'arrêtent sur la trotteuse. Elle est immobile. Je ne sais pas trop ce que je dois faire avec cette montre qui ne fonctionne pas.
« Qu'est ce que je... ? »
Encore une question inachevée, ma créatrice a disparu.