J'aurais pu être n'importe lequel d'entre eux.
Vomir mes entrailles et libérer mon esprit.
N'a plus de force. S'est mêlée. Dépasse les mots. Emprise plus ou moins forte. Début de directive.
Montre ? Doit trouver LE Temps. Où ? Comment ? La cache pour qu'elle ne la retrouve plus. Lui dis comment s'en servir ??
Si l'une tourne en rond derrière l'autre, alors les deux tournent. Tuer. Meurtre, suicide ?
N'arrive plus. Se débat en moi. Se sert de mes mots et les retourne contre moi. Plus de pouvoir.
Kriss, l'instrument de l'oubli. Solution ? Effacer sa mémoire, lui laisser penser qu'elle est heureuse.
Débat intérieur. Elle saigne dans mon corps. Plus avec elle. Ma place. Si elle comprend comment faire. »
Elle ressort de la maison. Je jette rapidement les feuilles plus loin dans l'herbe. Elle arrive devant moi, les yeux rougis, elle récupère ses feuilles, les plie et les met dans sa poche. Puis elle me tend la main pour m'aider à me relever. Je suis surprise mais j'accepte. Sa peau me rappelle celle de Kriss. Je chasse cette pensée de mon esprit. Kriss n'était pas réel et mon bonheur non plus.
Elle ne me dit rien, toujours. Elle semble lasse. Elle prend dans la poche arrière de son pantalon une feuille blanche. Elle écrit.
Sous mes yeux le décor s'efface à nouveau.
XXVI-
Le jour devient la nuit et le soleil se transforme en pluie.
La dernière fois.
Nous sommes face à une maison, sous l'orage. Je me tourne d'un geste vif. Je reconnais le Banc d'en Face. A coté de moi, elle regarde la maison, impassible. Puis elle se dirige vers le banc et s'assoie. Je ne sais pas si je dois la laisser seule ou aller près d'elle.
Coup de tonnerre. Je frissonne. J'ai froid. Alors je ferme les yeux. Je sens les gouttes de pluie tomber sur mes cheveux, glisser sur mon visage et couler le long de ma nuque. Mes habits sont trempés, le froid pénètre mes os.
Et je trouve ça merveilleux.
Je regarde longuement celle qui est à l'origine de ce monde, je la regarde et je l'admire pour tout ce qu'elle a su créer, me faire ressentir. Je n'arrive pas à croire qu'en réalité je n'ai pas froid, qu'en réalité je n'existe pas et que ce n'est pas de la pluie qui tombe sur mon visage. Je n'arrive pas à croire que tout cela m'arrive parce que quelqu'un l'imagine et le lit.
Soudain elle se lève, emprunte le même chemin que celui que j'avais pris. Elle enjambe le muret. Je la suis et l'enjambe avec elle. Mes pieds s'enfoncent dans la terre, sur les traces que j'avais déjà faite lors de mon passage dans cette vie. Elle se dirige vers le mur tagué de peinture bleue. Elle s'arrête devant. Le regarde longuement, pensive. Au bout de quelques minutes, elle se baisse, ramasse de la boue et l'envoie sur le mur. La pluie a vite fait de la nettoyer. Alors elle en ramasse à nouveau et la balance avec encore plus de force. Aussitôt la pluie l'efface. Elle se baisse, en prend de ses deux mains, les envoie sans même regarder, se baisse encore, en envoie le plus possible sur le mur, avec de plus en plus de violence, avec de plus en plus d'acharnement. Elle lève la tête. Il y a de la boue un peu partout sur le mur. Et quelques secondes plus tard la pluie a déjà fait son travail. Alors je l'entends rire. Ce n'est pas un rire nerveux. Elle rit vraiment. L'éclair illumine le SALAUD qui semble briller dans l'obscurité. Elle se tourne vers moi, me regarde avec fierté. Glisse sa main dans sa poche arrière, se met derrière le muret pour que ses feuilles soient protégées de la pluie.
De loin, je la vois écrire.
XXVII-
La pluie cesse peu à peu, et le paysage se transforme. Nous sommes au chaud dans une chambre d'adolescente. Elle remet la feuille dans sa poche arrière et s'avance vers le lit dans un coin de la chambre, elle s'assoit dessus et ouvre la petite commode qui est à côté. Elle en sort un journal. Écrit sur la couverture, en lettres capitales:
JOURNAL D'UNE MENTEUSE.
Mon c½ur fait un bond dans ma poitrine, instinctivement je fais un pas en arrière.
Je suis dans la chambre où elle a essayé de me tuer pour la première fois.
Comme pour me rassurer, elle me sourit. Elle semble faible, fatiguée. Doucement, elle ouvre le Journal D'une Menteuse. Les pages sont blanches. Toutes. Comme si rien n'avait jamais été écrit. Elle tourne les pages, sans même les regarder, machinalement. Sans vraiment sembler chercher quelque chose. Les pages blanches défilent sous mes yeux avec le bruit du papier que l'on froisse. Là, elle s'arrête. Deux mots, d'une écriture tremblante. « ME TUER ». Un frisson parcourt mon corps tout entier. Elle soupire. Ferme le journal. Se lève, prend ses feuilles et fait se fondre la chambre.
XXVIII-
Nous sommes dehors, dans une rue. Il fait nuit et je marche sur des bouts de verre. Elle s'avance de quelques pas, puis s'assoit par terre. Dans ce lieu je me sens angoissée. Je me rappelle durement la violence de nos gestes. Je n'ose pas la regarder. la fièvre monte. Alors soudain, sans même que je ne m'en sois rendue compte, elle est debout, près de moi et, sans aucun signe annonciateur, elle m'embrasse. Mes yeux s'ouvrent d'étonnement. Le baiser et doux et violent en même temps. Je devrais la repousser mais quelque chose m'en empêche. Je laisse mes paupières se fermer. Ses lèvres se délient des miennes, maintenant elle me regarde profondément, de ses yeux verts, troublants, et elle me pousse. Je fais quelque pas en arrière et je tombe. Mon c½ur bat plus fort dans ma poitrine et mes lèvres ont encore le goût des siennes. Elle prend les feuilles dans sa poche et sans cesser de me dévisager écrit quelque chose.
Nous voilà maintenant dans un endroit qui m'est encore plus familier que n'importe lequel des autres lieux que j'ai parcourus.
XXIV-
Couloir Interminable?
Ça y ressemble mais ça ne peut pas être le Couloir Interminable.
Il n'y a qu'une porte.
Tout se mélange, le couloir, les vies, les portes, moi, elle, le baiser... je ne sais plus quoi penser, je me sens perdue. J'aurais voulu qu'il y ait des milliers de portes, comme avant. Je ne comprends plus. Les larmes me troublent la vue. Alors pour la première fois depuis qu'on est ensemble, pour la première fois depuis la chambre d'hopital, j'entends le son de sa voix. Ce soir elle se tue pour te faire vivre.
« Il n'y a jamais eu qu'une seule porte Nolann. En fait il n'y a qu'une seule porte pour tout le monde. Mais bien souvent on ne la voit pas, ou alors on fait tout pour qu'il y en ait des tas d'autres. Je me suis trompée sur toi. Je me suis trompée sur les mots tout simplement. Tu t'es battue avec tant de rage que je ne pouvais plus rien contrôler. Cette porte c'est la tienne. Malheureusement pour moi il y en a encore beaucoup d'autres à ouvrir. J'ai cru l'avoir trouvée mais je me suis trompée de porte. Ne laisse plus jamais personne ouvrir des portes à ta place. Maintenant c'est à toi. Je te laisse ces feuilles, il ne faut jamais que tu oublies. »
Elle me donne les feuilles avec lesquelles elle nous a fait voyager et avec lesquelles elle m'a fait vivre. Je les prends, les plie et les mets dans ma poche. Je me rappelle alors que dans cette même poche se trouve la petite montre en or. Je la sors, je regarde l'heure qu'elle me donne. Il est 00h01.